25 août 2006
Carlos Da Silva : vol direct vers la fortune.
Arrivé du Portugal à l'adolescence, ce jeune patron de 36 ans pèse déjà 125 millions d'euros de chiffre d'affaires. Récit d'un parcours sans faute d'un voyagiste à l'ambition discrète mais tenace.
Vendredi 6 juin 1997, jour de cafard pour Carlos Da Silva. La mort dans l'âme, ce gaillard de près de 2 mètres participe au plus déprimant des pots de départ, le sien. Après avoir codirigé Look Voyages pendant six ans, il abandonne ce soir-là l'entreprise dont il fut l'un des deux fondateurs. Mais peut-il faire autrement ? En proie à de grosses difficultés financières, Look Voyages vient d'être vendu à Transat, un groupe canadien. Sans être chassé de la société par ses nouveaux actionnaires, il sait qu'il n'a plus rien à y faire. L'épisode reste en travers de la gorge de Carlos Da Silva, car il constitue, à ce jour, le seul faux pas d'une carrière pour le moins rayonnante. Comblé par le succès fulgurant de Go Voyages, ravi de la sérénité qui règne dans ses bureaux du IIe arrondissement de Paris, épanoui dans sa vie personnelle... S'il ne se payait pas le luxe d'être très sympathique, ce patron de 36 ans et son côté beau, jeune et riche pourraient vite agacer.
Cadre sup à 24 ans
Il n'y a pourtant aucune injustice dans la réussite de Carlos Da Silva. Sans tomber dans le cliché de l'émigré fuyant son pays pour échapper à la misère, l'histoire de ce Portugais arrivé en France à l'âge de 17 ans mérite un coup de chapeau. Elle débute en 1982, lorsque le jeune Carlos décide de quitter sa terre natale afin d'échapper au service militaire. « Donner deux ans de ma vie à trimer ne m'enchantait guère, se justifie-t-il. Alors, comme la loi portugaise exemptait les émigrants, je suis parti. Sans un centime en poche. » Pour avoir passé une partie de son enfance en France, l'adolescent n'est pas totalement perdu lorsqu'il débarque à Paris. Il n'empêche, il lui faut dégotter un petit boulot sans tarder s'il veut échapper au retour immédiat vers la péninsule ibérique. Déjà plus débrouillard que la moyenne, il décroche un job de coursier chez un spécialiste du vol sec nommé... Go Voyages. « En plus des livraisons, il m'arrivait de donner un coup de main au service réservation, se souvient-il. C'est comme ça que je me suis fait remarquer. De 1982 à 1989, j'ai occupé à peu près tous les postes jusqu'à devenir le directeur technique de Go. »
A écouter Carlos Da Silva raconter ses débuts, on en oublie presque qu'il ne lui aura fallu que sept ans pour convertir le coursier en cadre supérieur. « Son ascension n'a rien de commun, confirme Lucien Klat, le PDG de Go Voyages de l'époque. Ce qui s'est passé ? A chaque fois que Carlos avait une minute, il allait voir ses collègues pour tenter de comprendre leur travail. Et il agissait avec une telle gentillesse, une telle bonne humeur, que personne ne rechignait à le renseigner. Travailleur comme personne, il a ensuite saisi les opportunités jusqu'à devenir l'un de mes adjoints. »
En 1989, Go Voyages est revendu par la GMF à Air France. Si Carlos ne court aucun danger, il n'en va pas de même du PDG, très vite remercié. Lucien Klat quitte donc l'entreprise, mais sans oublier d'emporter dans ses bagages le plus brillant de ses employés. Ensemble, les deux hommes créent Look Voyages, une sorte de Go Voyages en plus modeste. « Très modeste même, souligne le jeune Portugais avec une certaine nostalgie. Je me souviens de nos débuts au 31e étage d'une tour de l'Est parisien... » Certes, il ne possède que 10 % des parts, mais devient codirigeant à part entière. L'association entre le maître et l'élève va porter ses fruits, puisque au bout de six ans l'entreprise réalise un chiffre d'affaires de 2 milliards de francs. Las, la belle mécanique s'enraye le jour où Air Liberté, le premier fournisseur de Look Voyages, décide de se passer de ce client qui lui assurait pourtant 800 millions de francs annuels de chiffre d'affaires. Passons sur les détails de cette bataille commerciale à rebondissements pour en arriver à la conclusion : au bord de la faillite, Look se trouve contraint d'appeler les Canadiens de Transat à son secours.
Retour au triste pot de départ du printemps 1997, symbole du divorce entre Da Silva et Look Voyages. A jamais atteint par le virus de l'entreprise et ne se voyant pas redevenir salarié, Carlos cherche une idée à sa mesure. C'est à cette époque qu'il entend dire qu'Air France serait prêt à se séparer de la marque Go Voyages. Racheter la société dans laquelle il a débuté en tant que coursier ? Le jeune Da Silva ne peut laisser passer pareille occasion. Une broutille compromet toutefois son projet : la compagnie aérienne exige près de 5 millions de francs et c'est à peine s'il a le centième de la somme en poche. Il trouve pourtant le moyen de contourner l'obstacle : « Par chance, je détenais 20 % des parts d'une petite agence de voyages, raconte l'intéressé. Les autres actionnaires m'ont laissé devenir majoritaire dans l'affaire pour... 36 000 francs, et c'est cette agence qui a racheté la marque Go Voyages. »
Une coquille vide bien vite remplie
Très joli coup. Sur le papier en tout cas. Car, si Carlos Da Silva peut se féliciter d'avoir acquis une marque avec une certaine notoriété, il n'ignore pas qu'Air France l'a laissée péricliter. Après avoir vidé les caisses de l'agence afin de s'offrir une coquille vide, il lui faut donc rentabiliser son investissement au plus vite. Mais comment ? Go Voyages n'a absolument rien de révolutionnaire à offrir par rapport à ses concurrents. Le nouveau PDG remédie bien vite à ce souci, grâce à une première idée lumineuse. « Les compagnies aériennes réservent toujours quelques promos alléchantes aux agents de voyages indépendants, des tarifs à usage personnel ultra préférentiels. Dans l'espoir de nous faire remarquer par les agences, nous avons entrepris de centraliser toutes ces offres promotionnelles. Une sorte de fichier des bonnes affaires réservées aux pros. » La trouvaille fonctionne au-delà de toute espérance. Dès la première année d'activité, la coquille vide réalise... 125 millions de francs de chiffre d'affaires !
Tirant profit de son image de broker sympa, Go Voyages continue sur sa lancée en atteignant 350 millions de francs de recettes en 1999. « Tout le monde était aux anges, mais j'ai vite compris que nous allions nous heurter à un obstacle de taille, relate Carlos Da Silva. Notre jeunesse et notre faible surface financière n'inspiraient pas confiance aux grands réseaux comme Sélectour. »
Pour se fortifier, le dirigeant de Go Voyages songe alors à entrer en Bourse. C'est à cette occasion que le groupe Accor pointe son nez : laissez-nous entrer dans le capital et votre crédibilité vis-à-vis des grands réseaux montera en flèche, propose en substance le géant de l'hôtellerie. L'ancien coursier hésite, mais pas très longtemps. S'adosser à une multinationale de cette envergure n'est pas pour lui déplaire, lui qui déborde de projets de toutes sortes.
Depuis son union avec l'hôtelier, Carlos Da Silva n'a pas eu à se plaindre de sa décision, bien au contraire. Il a pu développer tout ce qu'il avait en tête (une assurance annulation toutes causes, un moteur de recherche internet placé dans des centaines d'agences de voyages, etc.) et le chiffre d'affaires a continué à s'envoler (125 millions d'euros au dernier exercice pour un résultat net de 5,6 millions d'euros).
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