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21 septembre 2006
Mohed Altrad: le fils du désert au sommet des échafaudages
En vingt ans, Mohed Altrad a racheté ou créé 32 sociétés d'équipements pour le bâtiment. Son groupe est numéro 1 européen de l'échafaudage et leader mondial des bétonnières.
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J'avais une revanche à prendre. Je suis fier de ce que j'ai accompli." Aucune vanité dans les propos de Mohed Altrad, simplement le constat d'une réussite professionnelle et personnelle que rien ne laissait présager au départ. Si sa vie avait suivi son cours normal, Mohed Altrad serait actuellement un analphabète végétant dans les steppes désertiques syriennes. A des années-lumière de ce qu'il est devenu : le bâtisseur d'un groupe à son nom, numéro 1 européen des échafaudages et numéro 1 mondial des bétonnières. L'actionnaire à 85 % d'une holding chapeautant 32 filiales en France et à l'étranger, qui a réalisé sur le dernier exercice 210 millions d'euros de chiffre d'affaires consolidé et 11 millions d'euros de bénéfice net. L'employeur, hautement conscient de ses responsabilités sociales, de 1 400 salariés et 300 intérimaires. L'homme bien intégré dans la société française, père de cinq enfants nés en Languedoc-Roussillon, nommé l'an dernier chevalier de la Légion d'honneur.
Une volonté féroce de s'en sortir
L'histoire de Mohed Altrad a, selon ses propres termes, "très mal commencé". Né en 1948 en Syrie, dans une tribu de Bédouins du désert, il est renié par son père à sa naissance et perd très vite sa mère. Elevé par sa grand-mère dans une misère noire, le jeune Mohed, du fait de sa condition de Bédouin, n'a pas le droit d'aller à l'école. Mais il brave l'interdit et observe la classe à travers un trou dans le torchis du bâtiment. Sa soif d'apprendre lui gagne les bonnes grâces de l'instituteur, qui l'autorise à assister aux cours. Constamment en tête de sa classe, il est envoyé au lycée dans la grande ville la plus proche. A 17 ans, reçu premier de son département au bac, il se voit offrir une bourse pour poursuivre ses études en France. "Quand j'ai débarqué à Montpellier, en 1975, j'ignorais tout de la France et de sa langue", raconte Mohed Altrad. Il apprend cette dernière en trois mois, et suit un cursus universitaire de maths-physique-informatique, à l'issue duquel il est embauché comme ingénieur chez Alcatel puis Thomson. En 1980, une compagnie pétrolière d'Abu Dhabi lui propose de diriger l'une de ses branches d'activité sur place. Pendant quatre ans, il mène au Moyen-Orient une vie d'expatrié qui lui permet de mettre un pécule de côté. Mais, de retour en France, il réalise qu'il n'est "pas fait pour la vie de salarié". Avec un ami, il crée alors une petite société qui commercialise des ordinateurs portables. Un an plus tard, constatant que l'entreprise décolle bien mais qu'elle n'a pas les moyens de produire à grande échelle, Mohed Altrad la revend à Matra, empochant une confortable plus-value. En 1985, psychologiquement et financièrement, il est prêt à se lancer dans une nouvelle aventure. Il n'attend qu'une chose : une opportunité.
Premiers pas dans les échafaudages
"C'est alors que, dans le village où j'étais venu vivre avec ma femme, près de Montpellier, quelqu'un m'a parlé de Mefran, une entreprise d'échafaudages en difficulté, raconte le PDG. Je m'y suis intéressé." Il fallait s'appeler Mohed Altrad et n'avoir peur de rien, parce qu'on a côtoyé la mort toute son enfance, pour relever pareil défi : se porter candidat pour reprendre, à la barre du tribunal de commerce (opération réputée des plus difficiles), une affaire exerçant dans un secteur d'activité inconnu... et employant 300 personnes ! "Ma démarche pouvait sembler inconsidérée. Mais j'avais vu que l'entreprise avait de gros atouts : elle était bien structurée, disposait d'un excellent réseau commercial, et son activité pouvait générer une forte marge d'exploitation. Elle avait déposé le bilan à la suite de disputes entre héritiers familiaux, qui avaient conduit à de mauvais choix et à un énorme endettement. J'ai eu l'intuition que, si je la débarrassais des casseroles qu'elle traînait, je la redresserais." Avec la rapidité d'appréhension qui le caractérise, Mohed Altrad offre de racheter, non pas les actions de Mefran, mais ses seuls actifs. "Ce système avait deux avantages : il supprimait toutes les dettes, et permettait de disposer d'actifs très importants payés au dixième de leur valeur." L'immigré syrien propose de réembaucher 200 personnes dans la structure qu'il créera. Gagné ! Le tribunal lui attribue l'affaire, au détriment de plusieurs autres candidats. Il est vrai que les délégués syndicaux, cadres et ouvriers de Mefran, séduits par le projet de Mohed Altrad et son engagement (il y investit toutes ses économies), sont venus manifester pour le soutenir...
Il faut à Mohed Altrad un an pour redresser la situation. "Lorsqu'une société a déposé le bilan, tous ses fournisseurs ont été plantés et ont perdu confiance. Même chose pour les banquiers. Pour regagner cette confiance perdue, il fallait prouver que les choses étaient en train de changer, chiffres à l'appui : tous les quatre mois, nous avons fourni à nos partenaires un arrêté de situation comptable."
Construction d'un poids lourd français
Dans les années qui suivent, l'entrepreneur rachète plusieurs autres sociétés, dans le secteur des échafaudages ou dans des activités connexes : bétonnières et matériels de construction. "J'ai été entraîné dans une sorte de marche forcée car beaucoup d'entreprises se retrouvaient exsangues après plusieurs années de crise dans le BTP. L'avantage, c'est qu'au bout de trois ou quatre reprises on est rodé !" Son expérience permet à Mohed Altrad de construire des business models dans les activités dans lesquelles il s'est spécialisé, et de foncer vers l'objectif qu'il s'est fixé : faire acquérir à son groupe la taille critique. "Quand on commercialise des produits banals, comme le sont tous nos produits, le facteur essentiel de réussite est la capacité à proposer des prix tirés. Et il n'y a qu'un chemin pour y arriver : optimiser les coûts, à tous les niveaux, en jouant sur un effet de volume." Au milieu des années 1990, après avoir repris de nombreuses sociétés dans l'Hexagone, et en avoir créé quelques-unes, le groupe Altrad est numéro 1 des échafaudages et des bétonnières en France. Il est prêt pour une nouvelle aventure : l'expansion internationale.
| UN ENTREPRENEUR ÉCRIVAIN. Dès qu'il a quelques instants à lui, Mohed Altrad écrit. Après avoir publié deux ouvrages de management ( Stratège de groupe, aux Editions Chottard, et Ecouter, harmoniser, diriger, aux Presses de la Cité), il s'est lancé dans l'écriture de romans. Le premier, intitulé Badawi (« Le Bédouin » en arabe), mêlait autobiographie et fiction. Paru aux éditions Actes Sud en 2002, il s'est vendu à 40 000 exemplaires et a été adapté au cinéma au Moyen-Orient. Un second roman, L'Hypothèse de Dieu, vient de sortir, toujours chez Actes Sud. Au travers de la rencontre et de l'amour entre un homme et une femme de confessions différentes, il évoque la place des religions dans la vie humaine, et convie à la communication et à la fraternité. |
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